— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Jean-Marie Pelt

« La science a étudié la compétition et la prédation, mais pas la coopération. Or la coopération est très belle parce qu’elle débouche sur l’amour, et l’amour, c’est l’énergie de la vie. »
Jean-Marie Pelt
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Avant-propos

Jean-Marie Pelt, botaniste, pharmacien, biologiste, écologiste, écrivain, enseignant, poète, homme de foi… Cet homme est un monument !
Mais il est pour moi beaucoup plus qu’un puits de science, il fait surtout progresser la conscience humaine. Je le considère comme un sage, un savant et un saint.
La première fois que je l’ai entendu à la radio, il parlait des plantes, j’étais comme hypnotisée par cette voix douce, sans trace aucune d’académisme ou d’arrogance... un vrai conteur, comme chaque enfant en voudrait un le soir avant de s’endormir...
Il m’a reçu avec une grande gentillesse chez lui dans la campagne messine, à l’ombre d’un cognassier du Japon.

Vous êtes un amoureux de la vie, que vous a-t-elle appris ?

Nous sommes les enfants de la vie et la vie nous porte, comme une mère. La vie est une partie essentielle de la nature, qui était là avant nous et le sera après nous. S’il y avait un conflit nucléaire, contrairement à l’espèce humaine, les bactéries, les scorpions, les microchampignons résisteraient à la radioactivité. Il est réconfortant de penser que nous ne sommes pas capables de tuer la vie et qu’elle continuera après nous. Donc la vie nous précède, nous anime et nous protège, c’est pourquoi il est fondamental de la respecter. Pour les chrétiens, nous sommes les gardiens, les jardiniers de la Terre. Dans l’Islam, les hommes sont les lieutenants d’Allah. Au fond, ces deux grandes religions disent la même chose.

Croyez-vous qu’il y a un créateur ?

Bien sûr ! J’adhère totalement à l’idée qu’il y a une création et que cette création célèbre la beauté. La beauté, comme la bonté, ne sont pas à la mode, pourtant ce sont deux référents essentiels pour moi. Les Grecs disaient « Dieu est beau » parce qu’ils considéraient la bonté et la beauté comme deux valeurs qui vont ensemble. Plus tard, nous avons dit « Dieu est bon ». Mais la bonté, c’est la beauté de l’âme, donc les Grecs avaient raison ! Au Moyen Âge, on pensait qu’il y avait deux chemins pour aller vers Dieu : la Bible et la beauté de la nature. Quand je vois des pâquerettes ou des pervenches, je me dis que nous sommes partie prenante de la même vie, que nous avons le même patrimoine génétique. Je suis en symbiose avec elles et je leur souhaite une bonne journée ! [grand éclat de rire]. Je me sens alors enfant de la création toute entière, avec une sensibilité proche de celle des bouddhistes. En Occident, on a préféré dire qu’il fallait souffrir et se sacrifier. Moi, j’ai toujours pensé qu’on aura suffisamment de souffrances et que ce n’est pas la peine d’en rajouter.

Qu’est-ce que la grâce pour vous ?

Ce sont des moments où tout est en harmonie et en équilibre, où l’on sent qu’il y a une présence en soi qui nous transcende, qui se révèle et nous porte. Ce sont des moments de grand bonheur ! J’en ai eu beaucoup dans ma vie, et même dans des périodes de grande souffrance. Un jour où j’étais très malheureux, j’ai appelé un ami et je lui ai dit : « Je suis prostré et je ne veux plus vivre ». Il m’a répondu « Prostré comme tu es, Dieu t’aime infiniment. » J’ai été bouleversé et toute ma vie a changé d’un seul coup ! J’ai senti de l’amour, de la joie et de la paix, tellement fort que je n’avais plus de poids. J’ai tâté le sol avec mon pied pour être sûr d’être sur Terre. Tout me paraissait dérisoire par rapport à l’état de bonheur absolu dans lequel je me trouvais. J’avais la conviction que j’étais dans la vraie vie.

« Quand je vois des pâquerettes ou des pervenches, je me dis que nous sommes partie prenante de la même vie, que nous avons le même patrimoine génétique. Je suis en symbiose avec elles et je leur souhaite une bonne journée ! »

Vous citez souvent les psaumes, lesquels vous inspirent le plus ?

J’aime beaucoup le psaume 113 qui parle des idoles : « Elles ont une bouche et ne parlent pas, des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, des narines et ne sentent pas. Leurs mains ne peuvent toucher, leurs pieds ne peuvent marcher, pas un son ne sort de leur gosier ! Qu’ils deviennent comme elles, tous ceux qui les font, ceux qui mettent leur foi en elles. »
Ce psaume est la condamnation d’une fausse croyance qui se raccroche à des idoles. C’est très actuel, car nous sommes aujourd’hui dans une idolâtrie épouvantable, celle d’un matérialisme exacerbé.

Pensez-vous que le monde a un sens ?

Nous venons d’écrire un livre sur ce sujet avec Pierre Rabhi, Le monde a-t-il un sens ?. L’éclairage que nous apportons est de montrer que la coopération est présente dès le Big Bang, au niveau des particules élémentaires, des premières molécules du vivant. Les quarks, les électrons, les photons se forment au premier milliardième de milliardième de milliardième de seconde. La nature commence à avoir une masse, et la gravité se met à fonctionner, car pas de masse, pas de gravité ! Ce sont des coopérations de l’associativité que l’on retrouve dans le cerveau humain où 100 milliards de neurones sont chacun interconnectés à 10 000 autres neurones. La science a étudié la compétition et la prédation, mais pas la coopération. Or la coopération est très belle parce qu’elle débouche sur l’amour, et l’amour, c’est l’énergie de la vie.

« La vie passe avant les technologies qui doivent être à notre service et dont nous devons faire bon usage. Sinon, c’est comme l’histoire de la bière et de la mousse : on verse la bière dans un verre et il n’y a que de la mousse ! On vit dans une société qui est dans la mousse, dépourvue de fond. »

Comment vous situez-vous par rapport aux nouvelles technologies ?

Je ne suis pas à l’aise avec ces technologies, ce sont mes amis qui les font marcher pour moi ! Je trouve que la communication à outrance finit par tuer la communion, la capacité d’émerveillement, l’attention au vivant. La vie passe avant les technologies qui doivent être à notre service et dont nous devons faire bon usage. Sinon, c’est comme l’histoire de la bière et de la mousse : on verse la bière dans un verre et il n’y a que de la mousse ! On vit dans une société qui est dans la mousse, dépourvue de fond. Ça me rend perplexe et inquiet, car je pense que l’homme est avant tout un être de conscience et de responsabilité et que s’il reste à la surface des choses, il est gravement handicapé.

Vous parlez d’une règle d’or pour bâtir une société…

Nous devons choisir la quête du beau, du bon et du bien, associée à une bonne relation à la nature et aux êtres humains. Il ne suffit pas d’être un bon écolo, il faut aussi des valeurs spirituelles qui pourraient se résumer ainsi « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ». L’écologie doit avant tout être une écologie humaine où l’on est en relation avec tout le vivant. Alors peut naître une vision équilibrée d’une solidarité universelle. Dans la Déclaration des droits de l’homme on a omis les devoirs que les hommes ont envers les autres. Je rêve que soit adossé aux droits de l’Homme le principe de réciprocité qui est la règle d’or. J’ai découvert cette règle d’or dans un livre de René Dubos, Choisir d’être humain, dans lequel il donne la règle d’or de plusieurs sociétés et spiritualités. J’aimerais bien qu’on l’enseigne aux enfants.

« Pour moi, la genèse fait sens et le darwinisme fait science. Je maintiens que la sélection naturelle ne sélectionne pas automatiquement le plus fort, mais le plus adapté. Et le plus adapté peut être le plus gentil ! »

Darwinisme ou créationnisme ?

Darwin dit que la sélection naturelle favorise le plus apte à s’adapter aux changements du milieu. Pour moi, c’est une évidence, il n’y a pas à en débattre indéfiniment. Sa vision était juste, mais ne collait pas avec celle de la Bible, alors il a perdu la foi. Malheureusement, Darwin a fait de l’ombre à d’autres personnages, comme Lamarck, qui a écrit sur l’écologie, la protection des arbres, l’importance de penser aux générations futures. Quant au créationnisme, dans sa version la plus élémentaire, il voit dans le récit de la genèse sur la création du monde, un fait scientifique. Or ce n’est pas un récit scientifique, c’est un récit qui fait sens, c’est tout. Il faudrait enseigner ce que disait Stephen G. Gould, chercheur au Museum américain d’Histoire naturelle et darwinien convaincu : « Il n’y a pas recouvrement de la science et de la foi. Ce sont des domaines différents, spécifiques, qui peuvent coexister, mais l’un n’exclut pas l’autre. » Pour moi, la genèse fait sens et le darwinisme fait science. Je maintiens que la sélection naturelle ne sélectionne pas automatiquement le plus fort, mais le plus adapté. Et le plus adapté peut être le plus gentil : dans les sociétés animales, c’est souvent le plus gentil qui est le chef. Chez les bonobos, le chef est la femelle. Elle délègue à son fils la couronne, mais celui‑ci se réfère toujours à sa mère pour toutes les décisions.

Qui sont ceux qui vous ont inspiré ?

Il y a notamment Teilhard de Chardin, car j’ai eu la chance d’avoir un professeur de botanique qui avait été son élève. Et puis Robert Schumann que j’ai connu en 1956, avec qui j’ai été responsable des jeunes du mouvement républicain populaire de la démocratie chrétienne. Il était pour moi comme un second grand‑père. C’était un homme doux, humble et intelligent qui aimait la nature et qui était d’une incroyable modestie. Il fallait ces qualités pour fabriquer l’Europe quelques années après la guerre, où les rancœurs étaient encore très puissantes. C’était aussi un grand visionnaire : il avait compris qu’on ne garderait pas nos colonies et que les pays de l’Est se dissocieraient. Il m’a influencé sans que je m’en rende compte. Je déjeunais chez lui tous les samedis et, au lieu de me faire de grands discours politiques, il me demandait ce que je faisais et ce que je pensais sur tous les sujets. Il voulait confronter ses idées avec celles des jeunes.

« Quant à la croissance ou la décroissance, tout dépend de quel domaine il s’agit. Il faut de la décroissance pour les bombes atomiques, pour les pesticides, mais de la croissance pour les énergies renouvelables, pour le bio. »

La société civile a-t-elle le pouvoir aujourd’hui ?
Croissance ou décroissance ?

Comme le dit Pierre Rabhi, l’insurrection des consciences vient de la société civile, des colibris. Nous sommes nombreux à le penser. Notre modèle ultra libéral est à bout de souffle dans les vieux pays comme le nôtre parce que la course en avant, dopée par la consommation, nous met en concurrence avec des pays comme la Chine qui nous vend sa marchandise à bas prix. Je serais assez favorable à ce qu’il y ait un minimum de protection aux frontières de l’Europe, comme le font les États‑Unis et la Chine. Mais nous sommes tellement libéraux que nous n’osons pas le faire chez nous ! Du coup, nous exportons très peu et notre industrie est en panne.
Quant à la croissance ou la décroissance, tout dépend de quel domaine il s’agit. Il faut de la décroissance pour les bombes atomiques, pour les pesticides, mais de la croissance pour les énergies renouvelables, pour le bio qui sont bons pour la planète et créateurs d’emplois. Tout cela est possible si la société civile pèse d’un poids important dans le débat public. Il faut aujourd’hui passer du discours aux actes, mais c’est très dur de faire bouger le système. Les grandes sociétés financières sont comme un poison qui se diffuse lentement.

Pensez-vous que le domaine de l’invisible, les ondes, les vibrations seront un jour un sujet de recherche important ?

Probablement. Quand Constantin a fait reconnaître le christianisme comme religion de l’Empire, le Credo a été réactualisé pour devenir « créateur des choses visibles et invisibles ». À l’époque, l’invisible jouait un rôle très important, notamment les anges, inventés par Zoroastre en Perse et repris par les chrétiens. Je suis de ceux qui croient qu’on ne sait pas tout. Il y a des forces cosmiques qu’on ne connaît pas. Nos ancêtres pratiquaient l’astrologie, peut‑être qu’il y avait là un fond de réalité. Aujourd’hui, tout doit être visible et rationnel...
Les peuples premiers, les chamans ont des états de conscience magnifiques que j’ai pu vérifier quand je suis allé au Bénin ou quand j’ai été introduit dans le monde vaudou par un grand initié qui était directeur au CNRS et qui m’a montré comment cette société fonctionnait. Car ces sociétés fonctionnent ! Elles croient à d’autres valeurs que les nôtres, mais comme nous sommes de prétentieux personnages, nous considérons les autres comme des demeurés, des archaïques, des anti‑science. Ce n’est pas comme cela qu’il faut voir le monde.

Que diriez-vous à un jeune qui n’aime pas l’école et se sent perdu ?

Je commencerais par lui dire que tout ne se joue pas là. Qu’il devrait se rapprocher d’une association qui défend ses idées, qu’il aille faire un séjour dans la communauté de Taizé où il rencontrerait des jeunes du monde entier, qui ont soif de vie, soif de plus grand que ce dans quoi ils pataugent. Il en reviendrait gonflé ! Et puis après, on se reverrait.

Qu’aimeriez-vous qu’on écrive sur votre tombe ?

« Il a fait peu parce qu’il pouvait peu mais il a fait ce qu’il a pu ! » [grand éclat de rire]. Ou bien « Mon âme est un jardin que Dieu a dessiné, il m’a ensemencé comme un champ, planté comme un verger. »