Li Edelkoort

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Li Edelkoort

« Pour moi, tout est source d’inspiration ! Je dois rester ouverte pour capter toutes les idées qui flottent. »
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Avant-propos

J’ai rencontré la « défricheuse de tendances » Li Edelkoort à travers ses nombreuses publications et particulièrement Bloom, la revue qui a été une grande source d’inspiration pour la réalisation de Canopée. Bloom était pour moi LA référence absolue en matière de style, d’image, d’esprit, de ton, de créativité et aussi de joie !
Plus tard, j’ai eu la chance d’assister chaque année aux présentations des cahiers de tendances de Li. C’est à Paris, au siège de son agence Trend Union où elle dirige son équipe, que l’on se bouscule deux ou trois fois par an des quatre coins du monde pour écouter religieusement celle qui va créer la mode. Cette grande voyageuse décrypte sociologiquement notre monde et va en extraire, grâce à son intuition géniale, les tendances qui orienteront le travail de nombreux créateurs. Rien ne lui échappe : le textile, le design, l’habitat, les moyens de se déplacer, l’alimentation, les couleurs, les matières...
Ce qui m’a touchée chez cette charismatique Hollandaise, outre son talent et sa capacité de travail phénoménale, c’est cette générosité et ce désir quasi vital de partager avec le plus grand nombre. Elle a parfaitement compris ce que pouvait être la société de demain. Elle l’incarne personnellement dans sa vie : nomadisme, adaptabilité, simplicité et authenticité, partage, engagement, convivialité et transmission, sont les mots clés qui l’habitent.
Elle conclut toujours ses présentations par son mot préféré : Enjoy !

D’où te viennent ton énergie et ton désir de transmettre ?

D’une grande curiosité qui est devenue comme une drogue. C’est indépendant de ma volonté, je ne peux pas faire autrement, parce que si je ne remplis pas mon esprit de nouvelles idées, je ne me sens pas bien. Quand on a eu autant de cadeaux que moi dans la vie, on est obligé de partager et de transmettre. Je suis éblouie par les talents des jeunes, j’ai un bon flair pour les découvrir et aussi les révéler. Ce qui est nouveau à notre époque, c’est qu’ils ont envie de travailler ensemble. Ils savent s’affirmer et prendre position à l’intérieur du groupe. Du coup, ils donnent le meilleur d’eux‑mêmes, et ça marche du tonnerre parce que personne n’est au mauvais endroit. Une entreprise construite sur ces bases fonctionne très bien. Si j’ai un message à faire passer aux jeunes, c’est celui‑ci : « donne ton talent au groupe sans te perdre toi‑même ».

Comment t’es-tu formée à ce métier, qui ont été tes passeurs ?

Trois femmes ont marqué ma vie. Tout d’abord mon professeur, chef du département de la mode à l’institut ArtEZ où j’ai étudié aux Pays‑Bas. Elle était très exigeante, un jour elle pouvait te dire qu’elle aimait ce que tu faisais et le lendemain le détester. Elle nous a poussés à l’extrême, ce qui a été une grande école pour tous ceux qui ont été ses élèves. Puis il y a eu Maïmé Arnodin, de l’agence Mafia à Paris, un bureau de conseil aux grands magasins, où j’ai eu mon premier job. Là, j’ai appris les gammes, les tendances, etc. Elle a vu que j’étais douée et m’a demandé de venir travailler avec elle quand je viendrai à Paris. La troisième école, c’est Nelly Rodi, qui m’a invitée au Comité de coordination de la mode. C’est avec elle que j’ai appris à « tirer sur l’élastique du temps », c’est‑à‑dire à anticiper le futur.

« Avant chaque saison, je prends une semaine pour parcourir de nouveaux mots dans le dictionnaire. Je les sélectionne comme on sélectionne des images ou des couleurs. Les mots aussi ont des tendances. »

Quel regard as-tu sur le monde ?

Je suis une vraie nomade, dans tous les sens du terme. Je suis toujours en voyage et j’ai appris à apprivoiser les endroits où je débarque, qui sont parfois fantastiques, parfois très humbles. J’ai compris qu’une chambre d’hôtel moche peut devenir belle. Je tire profit de tout ce que je vois. C’est un exercice : j’essaye de discerner toujours le beau, le bien, le positif d’une situation.
Je pense qu’on s’achemine vers une société hybride où l’on ne sera ni jeune ni vieux, ni homme ni femme, où l’on vivra un peu bio, un peu junky. Ce sera une grande période, non pas en noir et blanc, mais en gris, avec beaucoup de nuances. De nombreux signes l’annoncent, on y est presque.

Parle-moi de ton intuition.

Elle peut surgir n’importe où, n’importe comment, elle se balade ! Elle peut me réveiller la nuit, me souffler un mot à l’oreille dans un taxi. Elle vient plutôt quand je suis en mouvement, en voyage, mais elle est imprévisible, elle n’arrive pas sur rendez‑vous ! Plus je vieillis, plus elle est présente. J’ai lu un livre qui explique que, pour compenser le vieillissement, le cerveau utilise plus souvent ses deux hémisphères en même temps. Tu as un regard plus holistique sur les choses dans la seconde partie de ta vie. Tu vois tout en même temps, comme un oiseau, et tu peux faire des liens. C’est cela la sagesse, c’est lié au magique.
Les tendances s’annoncent à moi par l’intuition. Par exemple, en découvrant des cailloux tout lisses, je me dis « tiens, c’est poli ». Du coup ce mot devient un mot clé. Je suis dans une quête constante de beauté et de mots justes. Avant chaque saison, je prends une semaine pour parcourir de nouveaux mots dans le dictionnaire. Je les sélectionne comme on sélectionne des images ou des couleurs. Les mots aussi ont des tendances : il y en a qui paraissent soudain bien cadrer avec l’époque, alors je les sors de leur contexte pour les utiliser et, souvent, ces mots deviennent à la mode. Pour moi, tout est source d’inspiration ! Je dois rester ouverte pour capter toutes les idées qui flottent. J’essaie d’être indépendante et de vivre une vie plus abstraite… des vêtements abstraits, un intérieur abstrait… C’est difficile à expliquer, disons que j’ai bien sûr une tendresse pour les matières, mais j’essaie de ne pas trop m’attacher au matériel, car sinon je risque de ne pas cerner ce qui pourrait venir après.
J’ai compris récemment que l’intuition n’est ni féminine ni masculine, et même pas humaine. Elle est extérieure à nous, d’une totale liberté et connectée à une plus grande connaissance universelle.

« L’intuition ne suffit pas, l’idée qui surgit est universelle, elle ne t’appartient pas. Tu reçois cette illumination, mais après, qu’en fais-tu ? C’est là qu’est le talent. »

Comment travailler cette intuition ?

Malheureusement, on fait tout pour que les enfants la perdent, alors qu’il faudrait les éduquer dès le plus jeune âge pour qu’ils puissent l’utiliser comme il faut, c’est‑à‑dire comme un vrai guide dans la vie, aussi fort que le cerveau. Il faut apprendre aux jeunes le respect, l’amour, le partage, la créativité. Parce que quand tu as appris à penser « créatif », tu n’as plus peur. Et quand tu n’as plus peur, tu es beaucoup plus solide. Mais l’intuition ne suffit pas, l’idée qui surgit est universelle, elle ne t’appartient pas. Tu reçois cette illumination, mais après, qu’en fais‑tu ? C’est là qu’est le talent. C’est biblique : « Qu’as‑tu fait de tes talents ? » Je crois aujourd’hui que le mot in‑tuition n’est plus juste. Il faudrait plutôt dire con‑tuition, c’est‑à‑dire « co », « avec », « ensemble ». C’est ce « co » qui explique pourquoi miraculeusement des gens font les mêmes choses au même moment sur des continents différents sans le savoir !

Toi-même, tu aimes partager…

J’aime le mot « généreux », je crois qu’il est inscrit dans les gènes de mon bureau ! Je suis positive et j’aime à penser que le monde va être heureux, que l’altruisme et la tolérance vont devenir des clés de survie. C’est ce que fait Heartwear que j’ai créé avec le designer Karen Petrossian il y a vingt ans. La mission de notre association est de préserver les savoir‑faire des artisans qui travaillent l’indigo au Bénin, de les transmettre aux jeunes générations et de les aider à commercialiser leur production. Aujourd’hui, tous ceux qui travaillent avec moi veulent participer à cette association. Il y a chez les jeunes une grande générosité. Je suis très optimiste pour l’avenir !

Et demain ?

Le cadeau dans la seconde partie de ta vie, c’est que tu t’énerves moins, tu peux dire non au stress. Ça peut se conjuguer avec une vie pleine. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. Si l’on n’a pas de moments de recentrage, on est perdu. Je voudrais terminer ma vie dans un état de total équilibre et de sérénité. Ce n’est pas acquis, mais je suis sur la bonne voie !