Patrick Bouchain

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Patrick
Bouchain

« Quand une architecture est enchantée, elle communique d’elle-même, elle n’a pas besoin d’explication : tu la vois, tu la respires, tu la pratiques. »
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Avant-propos

Patrick Bouchain n’est pas un architecte comme les autres. Cet humaniste anticonformiste a passé sa vie à réhabiliter, à transformer le passé en contemporain, plutôt que de détruire pour reconstruire. Qu’il s’agisse de friches industrielles à transformer en espaces culturels, ou de quartiers voués à la destruction en logements sociaux, sa démarche est de pratiquer une architecture « HQH » (Haute Qualité Humaine), toujours en créant du lien social, dans la générosité et la convivialité. Homme de l’art, il a aussi beaucoup travaillé avec certains des plus grands artistes contemporains et mis en scène leurs œuvres. Il m’a donné rendez‑vous Porte Dorée à Paris, au Musée de l’histoire de l’immigration qu’il vient de transformer avec beaucoup de modernité, tout en préservant les plus beaux éléments. Magnifique !

D’où te vient ton désir aujourd’hui à presque 70 ans de toujours vouloir aller plus loin, de transmettre ?

Je pense qu’elle vient de mon éducation. Mon père n’a jamais voulu vendre sa force de travail. Il voulait tout faire pour être autonome et il s’est coupé du monde. Il m’a transmis son génie de la construction, le plaisir de faire et de savoir tout faire. Il m’a appris à ne rien attendre des autres. J’étais la seule personne à qui il parlait. J’ai admiré son autonomie, mais j’en ai terriblement souffert. Du coup, j’ai puisé mon énergie dans l’angoisse qu’on puisse m’abandonner. C’est pour cela que j’ai besoin de faire avec et pour les autres, de rencontrer des gens, d’être en empathie avec eux. Toute personne pour qui je construis, soit c’est déjà un ami, soit il le devient. J’aime aussi faire se rencontrer les gens dans le « faire », j’aime que des personnes qui ont une approche différente, une fois ensemble, fassent surgir une troisième voie. En confrontant leur modèle respectif, l’un peut gagner sur l’autre, ou bien il peut transformer sa vision grâce à la rencontre. J’aime être ce metteur en scène, ce passeur, ce facilitateur, on pourrait dire ce diplomate. J’ai horreur du conflit, mais j’aime bien le désaccord. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver l’accord dans le désaccord. C’est un peu comme en musique. Qu’est‑ce qui fait que deux accords différents créent un troisième accord, et que ce qui se joue collectivement devient juste ?

« Je ne sais pas si le meilleur est à venir, mais l’inconnu est à venir et tout inconnu est un objet de désir ! »

Penses-tu que demain sera mieux qu’aujourd’hui ?

Mes parents ont vécu deux guerres, mes grands‑parents sont morts de la grippe espagnole et de la tuberculose. Moi, j’ai eu la chance de grandir dans un monde où il n’y a pas eu de guerre et où beaucoup de choses étaient possibles. On m’a transmis des valeurs de conquête : le progrès salvateur qui ouvre sur un monde idéal. Mais j’ai très vite compris que ce progrès était une fausse valeur, qu’il n’allait profiter qu’à certains.
La vision globale des enjeux va peut‑être permettre de remettre en cause les cultures dominantes, les exploitations excessives. C’est un passage difficile qui génère des horreurs : le terrorisme, le repli sur soi. Mais on arrive peut‑être à la fin de ce déséquilibre, grâce à la prise de conscience que la Terre est une merveille. Alors, en effet, le meilleur sera possible. Il ne faut pas avoir peur de la globalisation ni de la mondialisation. En cela, je rejoins la position du sociologue Bruno Latour et des pragmatistes américains qui disent que « le monde n’est pas univers, mais plurivers ». On a cru pendant longtemps qu’il fallait tous être d’accord sur un niveau moyen. Or ce niveau a produit des sociétés épouvantables. Il faut donc rétablir des sociétés pluralistes, démocratiques, qui confrontent leurs désaccords pour se mettre d’accord. L’individu doit devenir « un », c’est‑à‑dire sujet à part entière, il faut qu’il puisse exprimer son caractère unique. C’est de cette façon que l’on construira une société pluraliste. Pour cela, il faut, non pas plus de savoir, mais plus de compréhension du monde. Ceux qui se donnent du mal pour comprendre le monde s’en sortiront.
Dans tous les cas, je ne sais pas si le meilleur est à venir, mais l’inconnu est à venir et tout inconnu est un objet de désir !

« Les sciences et les arts devraient se rapprocher pour rétablir les « humanités » telles qu’elles existaient auparavant et créer une société dans laquelle chaque individu aurait sa place. »

Cette compréhension du monde passe par le voyage, la lecture, l’art ?

Surtout par la culture. C’est l’élément moteur de l’humanité. Tout le reste est secondaire. C’est l’éducation qui repousse l’obscurantisme. Il ne s’agit pas que de culture scientifique. L’art a eu sa place dans l’histoire et était très lié au politique avant d’être supplanté par l’économie et la science. Mais celles‑ci ont atteint leurs limites en se coupant de la réalité du monde.
L’art est une harmonie qui met en plénitude. Un individu qui regarde une œuvre met en plénitude celui qui l’a conçue. Les sciences et les arts devraient se rapprocher pour rétablir les « humanités » telles qu’elles existaient auparavant et créer une société dans laquelle chaque individu aurait sa place. Le meilleur demain doit peut‑être s’appuyer sur un passé qu’on a quitté trop tôt. Je ne suis pas antimoderne, mais la modernité a produit une accélération excessive et il nous faut retrouver une unité.

Comment retrouver cette unité ?

Tout d’abord arrêter les temps décomposés, retrouver une harmonie entre les temps de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge adulte, de la vieillesse, les temps des acquisitions des savoirs, du travail, de l’amour… L’idéal serait qu’on ait des temps de respiration. Ça peut être le travail à temps partiel ou la retraite. Pas une retraite pour se couper du monde, mais pour mieux l’observer avant d’y entrer à nouveau. On aurait des temps pendant lesquels on travaillerait, d’autres pendant lesquels on transmettrait, on échangerait, on apprendrait.
Ceux qui ont vécu un drame, une perte d’emploi ou une maladie peuvent être des formateurs en puissance. Ils savent parce qu’ils ont expérimenté, l’un la douleur, l’autre le chômage. C’est pour cela que je crois au « faire ». En passant à l’acte, on a sans doute une réponse plus juste à la question qu’on se pose théoriquement. Je pense que le monde à venir sera un monde d’autonomie qui permettra de retrouver sa place et de prendre sa part. Il faut entraîner tout le monde, même celui qui est lent. D’ailleurs, peut‑être que ralentir est une forme d’enseignement.

Alors quel type d’éducation pour nos enfants ?

Pourquoi forme-t-on un enfant à l’école ? Pour qu’il soit un membre de la société, pas pour l’en exclure. Pour qu’il soit autonome, qu’il puisse éventuellement te porter quand toi tu ne pourras plus. Il n’y a pas de société sans partage. Il faut donc prendre le meilleur de chacun, et faire avec ce qu’on a déjà. Mon père disait : « Contente‑toi de ce que tu as, fais avec ce que tu as et sors le meilleur. » Le reste est secondaire, parce que si c’est pour se battre toute une vie pour atteindre ce que l’on n’aura pas ou pour obtenir quelque chose qui ne servira à rien, à quoi bon ? À quoi sert l’argent si c’est pour le dépenser dans un monde triste ? Il ne peut y avoir de société sans une communauté de pensée. Mais la démocratie, telle que nous la vivons en France, n’est pas mise à l’épreuve. Dans mon travail d’architecte, je cherche à rassembler différents intérêts particuliers qui, en se confrontant, seront porteurs d’un intérêt général. La vie est expérimentale.

Est‑ce que ce sont les egos qui bloquent l’intérêt général ?

L’ego est nécessaire, mais il doit se nourrir de la pensée, des critiques et des désirs des autres. Du coup, quand l’œuvre est terminée, tout le monde s’y reconnaît. Il faut que le meilleur de chacun se révèle dans un acte individuel, mais nourri par les autres. La plus belle satisfaction pour un professeur serait que son élève le dépasse. Moi, je me réjouis quand quelqu’un qui a la jeunesse et la force que je n’ai plus fait quelque chose que je n’oserais pas faire. Et le meilleur, c’est peut‑être de dire à celui qui a un problème : « Et si tu le résolvais toi‑même ? Essaie, je vais t’aider. Peut‑être que la question que tu poses n’a pas de réponse, mais si c’est moi qui te donne cette non‑réponse, un conflit va naître. Si je te laisse expérimenter le fait qu’il n’y a pas de réponse, peut‑être arrêteras‑tu de poser cette question sans réponse ! »

« Dans mon travail d’architecte, je cherche à rassembler différents intérêts particuliers qui, en se confrontant, seront porteurs d’un intérêt général. »

Tu sembles mettre beaucoup de joie dans ton travail, dans ta vie…

J’aime vivre. J’aime les gens que je rencontre. J’ai été élevé pour aider, pour aimer l’autre. Chez moi, on était soucieux de la vie de l’autre. La joie, pas dans le sens de faire la fête, c’est une plénitude, un enchantement. Quand une architecture est enchantée, elle communique d’elle‑même, elle n’a pas besoin d’explication : tu la vois, tu la respires, tu la pratiques. C’est une sorte de mise en mouvement du désir. Il s’agit d’aiguiser tout le temps ton désir. Comme en amour. Aiguiser ce désir, cette joie de vivre demande peu de choses… Par exemple, j’ai décidé de répondre à ton invitation. Je savais que ce serait un moment sympa, qu’avant je pourrais passer à l’agence prendre un café avec mes amis. En fin de matinée, j’ai pris le métro, je suis arrivé en avance et, en t’attendant, j’ai fait le tour du bâtiment. Et maintenant, nous déjeunons ensemble, je ne regarde pas l’heure. Pourquoi d’autres personnes n’auraient pas le droit de faire comme nous ? Pourtant tous les deux, nous ne nous dorons pas la pilule au soleil, nous avons produit des richesses, nous nous occupons de l’intérêt général. On a malheureusement figé le travail dans des horaires, des règlements, mais travailler ce n’est pas que cela !

Quelles sont tes sources d’inspiration ? La nature, l’art, la musique ?

Ce qui m’a le plus influencé, c’est le théâtre. J’ai pratiqué l’architecture pour des gens de théâtre, pour des lieux ou des scénographies. C’est un art total, c’est la musique, la lumière, le jeu, la mise en scène, l’interprétation, la répétition, le public. Quand tu écris un livre, tu ne sais pas qui est ton lecteur. Quand tu joues ou que tu mets en scène, tu vois ton public. Quand je dois construire une place, un centre commercial ou un théâtre, je me nourris des arts plastiques, de la littérature, de la musique, de la science. Et donc pendant un an, je peux, par exemple, écouter de la musique quatre heures par jour. En ce moment, je lis beaucoup d’essais philosophiques et sociologiques. Je rattrape mon retard avec, par exemple, un de mes meilleurs copains, l’écrivain Pierre Guyotat, qui est d’une grande érudition.

Quel est ton rêve aujourd’hui ?

Une école ! Pas une école de riches, mais une école publique, pour tous les âges. Ce serait une école de la vie, une école foraine. Je veux être un vieux sage, pas un vieux con ! En rébellion pour toujours ! Penser, agir, partager, transmettre. C’est ce que j’ai envie de dire aux jeunes, leur faire comprendre que tout est possible. L’anthropologue Marcel Mauss a dit : « Donner, recevoir et rendre ». J’ai mis longtemps à comprendre cette phrase, ce qu’était l’obligation de donner, car si tu ne donnes pas, tu n’échanges pas ; l’obligation de recevoir, parce que tu si ne reçois pas, tu ne peux pas comprendre qui est l’autre ; l’obligation de rendre, parce que tu dois rendre ce qu’on t’a donné, chargé de l’usage que tu en as fait.
En fin de compte, pourquoi vit‑on alors qu’on va mourir ? Parce qu’on sait qu’après nous, il y a la vie. Je ne crois pas à la vie éternelle, à la réincarnation. Mais je crois que l’humanité a une forme d’éternité, parce que c’est un processus global dont chacun fait partie. J’ai joué mon rôle, j’ai pris ma part, j’ai construit ce monde, y compris en faisant un enfant.
Bien sûr que c’est embêtant de vieillir, de mourir. Parfois, je me dis : « Voilà c’est la fin ». Et parfois, je me dis « non, ce n’est pas tout à fait fini », et donc je repars. Sinon j’aurais déjà arrêté de bosser, je serais sur mon bateau dans le Midi, je ne rencontrerais plus personne, je ne lirais pas de nouveaux livres. Une heure avant ta mort, tu peux encore te dire : « Tiens, je referais bien un petit truc ! »