Nicolas Hulot

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Nicolas
Hulot

« J’ai besoin de cette alternance entre la nature qui me redonne ma juste dimension et ces temps de travail en équipe, à essayer de construire un monde plus juste. »
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Avant-propos

Tout a été dit, ou presque, sur Nicolas Hulot. Mais une chose est certaine, cet homme a, tout au long de sa vie, mouillé sa chemise ! D’abord comme jeune photo‑reporter pour l’agence de presse SIPA, puis comme animateur / producteur / présentateur de Ushuaïa où pendant des années il nous a fait rêver à la découverte de l’extraordinaire diversité du monde. Enfin, à travers ses multiples engagements, environnementaux avec entre autres la « Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme », et politiques avec le Grenelle de l’Environnement, la charte et le pacte écologique.
Et ce n’est pas fini… Depuis 2012, nommé par François Hollande, il est missionné « envoyé spécial pour la préservation de la planète ». Un gros chantier l’attend : la 21e conférence sur le climat (COP 21) en décembre 2015 à Paris. Pour que cet événement soit un succès, il parcourt le monde afin de sensibiliser au réchauffement climatique, un enjeu qui, pour lui, « engage l’avenir de l’humanité ».
C’est chez lui, à Saint‑Lunaire, qu’il me reçoit, tout affairé à rincer ses voiles dans son jardin avec ses fils et sa femme, toujours avec cette allure d’ado qu’on lui connaît tous ; le temps ne semble pas avoir de prise sur lui. Je le retrouve, sincère, profond et direct mais toujours avec cette blessure, cette espèce de tristesse dans les yeux qu’il dissimule si bien par l’action.
Être complexe, imparfait, mais tellement humain !

Comment vis-tu ton engagement pour la planète ?

L’engagement qui est le mien met sur mon chemin des êtres rares et exceptionnels, des êtres « en qualité ». C’est ce qui me récompense et me réconcilie avec l’humanité quand je doute et que j’ai la tentation de renoncer. Ces êtres, simples ou érudits, agissent pour de grandes causes, et pas forcément dans la lumière. Ce sont eux qui m’inspirent, me nourrissent et me font avancer.
Je vis des moments très intenses qui peuvent m’exposer à une certaine vulnérabilité. Je suis comme une éponge, je n’ai pas de filtre ! J’apprends à encaisser les ondes négatives, pas à les cultiver. Parallèlement, je cultive les ondes positives, les instants d’harmonie. Je sais profiter du présent depuis mon plus jeune âge. En revanche, dans des situations qui n’ont pas de sens pour moi, où je m’ennuie, je suis incapable de me forcer. Du coup, je peux parfois sembler un peu brutal. Régulièrement, j’ai des cycles où je redéfinis mes priorités, je me remets en cause. Ce sont des ruptures que je provoque et qui sont très salutaires.
J’aime me sentir utile mais sans doute y a‑t‑il une part d’égoïsme à vouloir se sentir utile. Il faut être malhonnête pour dire qu’on n’y trouve pas une petite satisfaction. On a tous besoin de donner du sens à nos actions, c’est une des bases de l’épanouissement. La plaie de notre société, c’est la perte de sens généralisée. Ce qui me permet de mener de front des choses différentes et d’être efficace, c’est que je mélange plusieurs vies. J’ai besoin d’être régulièrement en immersion dans la nature. La forêt, la mer, la montagne ou même la contemplation d’un paysage ou d’un bel arbre me dopent immédiatement. Ces parenthèses valent toutes les thérapies, tant sur le plan physiologique que psychologique. Quand je fais du kitesurf ou du paddle, je ne suis plus qu’un avec l’eau et l’air. J’ai l’impression qu’on me réinitialise, que tous les miasmes de mon esprit disparaissent. Dans une même semaine, je vais faire du sport, écrire un rapport difficile, avoir des rencontres compliquées et des moments de franches rigolades avec mes copains. J’ai besoin de cette alternance entre la nature qui me redonne ma juste dimension et ces temps de travail en équipe, à essayer de construire un monde plus juste. Mais je ne suis pas mono‑obsessionnel et je n’impose pas mes convictions à mon entourage. Tout le monde ne peut pas être habité de la même manière.

Quelles sont tes plus grandes joies ?

Elles sont quotidiennes : regarder de chez moi le spectacle des marées, entendre mon fils me dire « papa câlin ! », emmener un petit voisin gravement malade à la rencontre des dauphins et voir le sourire de cet enfant, c’est du bonheur absolu ! Dans un autre registre, j’ai de grandes joies quand j’ai l’impression de faire bouger les choses, comme retarder la disparition d’un écosystème ou l’abandon d’un projet de mine d’or en Guyane. Si le moratoire sur le gaz de schiste existe en France, je n’y suis pas tout à fait étranger…

« Voilà la bonne nouvelle : l’intelligence et la créativité sont là, la difficulté est de les rendre désirables. »

Qui ont été tes éveilleurs de conscience ?

Le premier qui m’a fait confiance, c’est Paul‑Émile Victor, à une époque où je n’étais qu’un animateur télé sur une chaîne privée. Il y a eu aussi Théodore Monod, j’ai construit toute ma pensée en lisant ses livres. J’ai vénéré Nelson Mandela, au point d’appeler mon fils Nelson. Mes deux rencontres en tête‑à‑tête avec lui quand j’étais jeune photographe ont marqué ma vie. Cet homme, qui a passé vingt‑sept ans en prison, a su transformer une injustice en amour ! Il y a d’autres personnes, comme Jean Dorst, ou Pierre Rabhi, qui m’ont permis de franchir des étapes. Quand j’ai créé la Fondation, j’ai monté un petit comité d’experts qui m’ont tout appris, parce que, moi, je suis le moins diplômé de tous ! Aujourd’hui, dans mon think tank, il y a une soixantaine de directeurs de laboratoires et autres professeurs émérites qui me font confiance, me consacrent du temps. On pourrait croire qu’il y a une pénurie de beaux esprits de nos jours, mais c’est tout le contraire ! Ces gens‑là détiennent chacun un fragment de ce que peut être le modèle de la société de demain. Voilà la bonne nouvelle : l’intelligence et la créativité sont là, la difficulté est de les rendre désirables.

D’après toi, quelles qualités devons-nous développer pour aborder ce monde à venir ?

Je ne sais pas si ça se développe, si c’est inné ou acquis, mais la première qualité qu’il nous manque c’est l’humilité. Parce qu’avec l’humilité, c’est déjà la possibilité de se mettre dans la situation d’accepter que l’on peut faire autrement, qu’on peut changer, que dans tous les domaines il y a d’autres possibilités. Les plus grands verrous d’aujourd’hui sont culturels, on pense qu’il y a un modèle et un seul : dans le modèle économique, il y a la croissance, dans le modèle agricole, il n’y a que le modèle d’agriculture intensive, et dans le modèle énergétique, il n’y a que l’atome. Or la réalité est beaucoup plus complexe que ça ! Par ailleurs, on doit s’extraire de nos individualismes et de nos nationalismes. Paradoxalement, c’est au moment où on a le plus besoin de mutualiser nos efforts et nos intelligences qu’il y a le plus de tentations de repli sur soi. Quand je rencontre les négociateurs climat du monde entier, on partage tous les mêmes inquiétudes et les mêmes objectifs. Mais dès qu’on est à un niveau politique, c’est chacun pour soi ! Il nous faut également développer la solidarité. On ne pourra pas vivre en paix tant qu’il y aura des millions d’enfants qui meurent de maladies alors qu’on a les médicaments pour les soigner. S’il doit y avoir une mondialisation, c’est celle de la générosité.

« Ce n’est pas une question d’argent ou de technologie, mais de volonté, de vouloir ensemble construire un autre monde. »

Penses-tu que l’humanité va vers le mieux ?

Très sincèrement, non. Même s’il y a une prise de conscience des enjeux écologiques et sociaux, sa traduction en actes va beaucoup moins vite que les phénomènes que l’on essaie de combattre. On a été très loin dans l’excès, mais je pense qu’on parviendra à retrouver une forme d’équilibre. Le problème, c’est qu’on a peu de temps. En disant cela, je ne fais que traduire les sommes de rapports de toutes les agences du monde. Entre les résistants au changement et les créatifs, je ne sais pas qui gagnera. On a encore les cartes en main et la possibilité de faire un sauf qualitatif. Ce n’est pas une question d’argent ou de technologie, mais de volonté, de vouloir ensemble construire un autre monde. Rien qu’au niveau européen, on pourrait bâtir un espace exemplaire d’échanges économiques, de mutualisation des moyens, de recherche. Nous sommes en train d’écrire l’avenir de nos enfants. Il faut qu’on leur laisse des possibilités d’agir.

À quoi aspires-tu aujourd’hui ?

À faire émerger des solutions afin de ne pas rester dans l’incantation ou le constat. Et à rassembler les bonnes volontés, qu’elles soient individuelles ou au niveau des États. C’est ma mission : créer des lobbies d’intérêt général.

Quel message voudrais-tu faire passer aux jeunes ?

Tous les jeunes devraient lire Se libérer du connu du grand philosophe d’origine indienne Krishnamurti. Ce livre traite de la seule révolution qui vaille : la libération intérieure. Car même si l’on est conditionné par notre héritage génétique et culturel, on peut tous se forger nos propres opinions. Alors, soyez vous‑mêmes, pensez par vous‑mêmes, ne laissez personne définir pour vous le bien et le mal. Écoutez les autres, mais faites‑vous votre propre jugement. Il faut un peu de rébellion dans la vie, pas par principe, mais pour développer son libre arbitre !