Tristan Lecomte

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Tristan
Lecomte

« Il ne s’agit pas seulement de développer Pur Projet, mais de créer un mouvement autour de l’agroforesterie car les arbres rendent des services gratuits pendant des années. »
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Avant-propos

Nos chemins se sont bien souvent croisés avec Tristan ! Ce diplômé d’HEC s’engage dans l'entreprenariat social dès 1998. Après avoir créé Alter Eco, pionnier du commerce équitable, il fonde en 2008 le collectif Pur Projet qui lutte contre la déforestation dans les lieux les plus menacés de la planète.
Ce qui m'impressionne chez lui, outre ses engagements, son charisme et sa vraie joie de vivre, c'est cette cohérence de vie, cette aptitude à avoir su marier le monde de l'entreprise, du commerce, de l'écologie et du social. Ce n'est pas un hasard si il a été nommé en 2010, parmi les “cent personnes les plus influentes du monde” par le magazine américain Time. Quand il n'est pas en voyage, il vit à Chiang Mai au nord de la Thaïlande. Lors d'un de ses passages à Paris, je le retrouve sur un Velib, son unique moyen de transport ! « Vivre en ville c'est excitant, on a plein de sollicitations, mais c'est potentiellement une source de frustrations... La nature est le pansement dont on a besoin ! »

Parle-moi de ce que tu fais en ce moment. Où en es-tu de Pur Projet ?

Un petit rappel d’abord : Pur Projet accompagne des entreprises dans les programmes de « compensation » de leur empreinte socio‑environnementale au cœur de l’écosystème dont elles dépendent. Un des moyens principaux que nous utilisons est l’agroforesterie, c’est‑à‑dire planter des arbres au sein de champs agricoles, pour les protéger et les rendre naturellement plus productifs et résilients. Ceci permet aux entreprises de réduire leur empreinte, tout en renforçant leur filière. On assiste aux prémices d’une nouvelle révolution verte, réellement verte cette fois‑ci. Agro-écologique sous toutes ses formes : la permaculture, l’agriculture biologique et l’agroforesterie en ce qui nous concerne. Planter des arbres a une immense valeur, car les arbres rendent des services gratuits pendant des années ! Une poignée de grands groupes l’ont déjà très bien compris mais il faut étendre le mouvement beaucoup plus rapidement, car les enjeux, de dérèglement climatique en particulier, nous rattrapent.
L’activité de Pur Projet se développe très fortement, mais il faudrait des milliers de Pur Projet en plus pour régénérer nos écosystèmes. On prend conscience que l’avenir de l’agriculture, c’est l’agro-écologie et qu’il faut aider trois quarts des exploitations agricoles dans le monde à faire demi‑tour, mais il y a trop peu d’opérateurs pour les assister dans cette transition. Avec Nestlé par exemple, nous travaillons sur la question de l’eau, du café, du cacao, des pommes de terre, des céréales. L’entreprise a besoin de savoir combien va lui rapporter pour sa filière un investissement de dix centimes dans la plantation d’un arbre. Plus on prouve la valeur économique du projet, plus on peut dégager de gros budgets.

Comment vois‑tu l’avenir de la planète, toi qui es amené à beaucoup voyager ?

On a tellement détruit la planète que pour réparer les écosystèmes dont nous dépendons, le potentiel d’emplois est gigantesque. Rien que dans le secteur climatique, on estime qu’il faudra créer 500 millions d’emplois dans les vingt prochaines années. Notre système économique est allé très loin dans la réduction des coûts et des prix. Mais ce modèle déflationniste a ses limites, car il ne crée plus de richesses. Or il y a un formidable gisement via les services environnementaux, comme les crédits carbone, la compensation eau ou biodiversité… Ces mécanismes sont de nouvelles manières d’innover, d’inventer de nouveaux marchés, de nouveaux emplois. Il s’agit de trouver comment on les rend attractifs, notamment pour les entreprises. Ce qui est passionnant, c’est de voir l’émergence de tout un mouvement d’entrepreneurs sociaux, de social business, dans la lignée de Muhammad Yunus, qui se développe très fortement. Il est de plus adossé aux nouvelles technologies de l’information ce qui lui donne des leviers énormes. Ce mouvement génère une nouvelle gouvernance mondiale plus citoyenne, plus individualisée… Mais je suis principalement entouré de personnes engagées, donc peut‑être suis‑je dans ma bulle ? Si c’est une bulle en tout cas, il y fait bon vivre ; une bulle d’oxygène qui rend heureux, c’est ça qu’il nous faut !

« La planète fuit, et nous, petits plombiers, nous collons nos rustines qui s’appellent commerce équitable, micro‑crédit, régénération des écosystèmes… »

Ne penses‑tu pas, pour faire progresser les choses, que nous devons aussi nous transformer de l’intérieur ?

Les désordres extérieurs sont le reflet de nos désordres intérieurs. Il faut arrêter de faire peser la faute sur les autres, notamment sur les grandes entreprises. La négativité, la dualité, l’absence de dialogue nous entraînent dans des impasses, des conflits. Nous pouvons être complémentaires. Le commerce équitable dans la grande distribution ? C’est très complémentaire : d’un côté le petit producteur a une bonne image mais pas d’argent, de l’autre la grande distrib’ a une mauvaise image, mais elle a de l’argent. Tout le monde peut être gagnant. Et c’est l’occasion de donner aux grandes entreprises les moyens de changer. Nous devons penser « positif », changer intérieurement et agir à l’extérieur, car il ne s’agit pas de méditer tout seul dans une caverne, nous devons nous engager. La planète fuit, et nous, petits plombiers, nous collons nos rustines qui s’appellent commerce équitable, micro‑crédit, régénération des écosystèmes…

C’est la part du colibri…

Oui, il fait sa part et ça le rend plus intelligent, plus heureux. Car faire plus avec moins, en ayant un résultat financier, mais aussi un résultat social et environnemental, c’est un challenge plus important et plus valorisant que de faire uniquement du chiffre d’affaires. C’est seulement quand on donne et qu’on se sent utile que l’on peut avoir un bonheur vraiment durable.
Faire sa part, c’est être compatissant envers les autres, mais aussi avec soi‑même. C’est le chantier d’une vie ! En Thaïlande, la spiritualité est tournée vers « la voie directe » : travailler sur soi, arroser son jardin avant d’essayer d’aider les autres. Toutes les religions disent la même chose, même si les mots sont différents. Toutes convergent vers les mêmes valeurs universelles : la solidarité, l’amour de l’autre, la compassion, l’humilité, la paix intérieure.

Qui sont tes maîtres spirituels ?

Gandhi, Mère Teresa, Mandela, l’Abbé Pierre, Pierre Rabhi… et tous les petits producteurs du monde, tous les pauvres ! Ce sont eux qui nous ont motivés pour créer Alter Eco et Pur Projet. Quand on est pauvre, on va à l’essentiel. C’est un peu manichéen de dire ça, mais en tout cas, tous ceux qui mettent le lien social avant le lien économique sont ceux qui sont centrés sur les valeurs humaines. La nature est aussi, bien sûr, une grande source d’inspiration.

« Notre moteur à tous, nous entrepreneurs sociaux, est d’être apporteur de solutions, de projets concrets et utiles. »

Quel sont tes projets à venir ?

Notre cœur de métier, ce sont les projets agro‑forestiers communautaires, mais on développe aussi des projets complémentaires innovants, comme en Thaïlande où on assiste des groupes d’agriculteurs sur des techniques agro‑écologiques variées : le SRI (système de riziculture intensive), le Rice‑Duking (de la riziculture avec l’élevage de canards) ; mais aussi sur l’autosuffisance alimentaire. On lance ainsi cette année une « Duck Bank », avec le soutien d’une fondation, pour prêter des canards à tout fermier qui le souhaite, le taux d’intérêt étant d’un canard pour dix par an.
J’ai écrit un petit essai, Il faut remonter dans l’arbre, qui sortira aux éditions La Mer Salée en septembre. C’est très court et centré sur des solutions. Notre moteur à tous, nous entrepreneurs sociaux, est d’être apporteur de solutions, de projets concrets et utiles qui se développent, sont suivis et permettent de contribuer à créer un nouveau secteur d’activités autour des services éco‑systémiques au sens large. Une économie positive et joyeuse ! Plus productive, qui fait plus avec beaucoup moins.

As-tu un message à transmettre aux jeunes générations ?

Je dirais aux jeunes, allez‑y, foncez ! Les entrepreneurs engagés connaissent bien sûr des moments de découragement, mais on n’est pas tout seul, on se sert les coudes. Quand j’ai des coups de flip, quand j’ai peur de ne pas y arriver, il suffit que je lâche prise. Je me dis alors que tout va bien, qu’en fait ça cartonne, et je continue à avancer. L’important, c’est de s’engager, de créer et recréer sans cesse cette alliance entre soi et son projet de vie. C’est pour moi la condition du bonheur. J’aime cette phrase de Lao Tseu : « Mieux vaut allumer une bougie que de maudire les ténèbres ».