Vik Muniz

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Vik
Muniz

« L’artiste est toujours entre cette réalité moderne, vulgaire, où tout est exposé, et ce qu’on appelle l’esprit. »
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Avant-propos

J’ai découvert l’artiste Vik Muniz dans l’extraordinaire documentaire Waste Land qui racontait comment ce jeune garçon issu d’un milieu modeste de São Paolo avait réalisé un projet artistique et participatif dans la plus grande décharge au monde des faubourgs de Rio de Janeiro. J’étais touchée par cet homme qui avait mis son art au service d’une cause et rendu la dignité à de nombreux « catatores », les ramasseurs de déchets recyclables. De plus je trouvais son travail extraordinaire. Plus je rentrais dans son œuvre et plus j’aimais ses étonnantes fresques qu’il compose puis photographie, à partir de toute sorte de matériaux comme le chocolat, les diamants, le ketchup, le caviar, le sucre ou les déchets. Je n’ai donc pas hésité lorsqu’il m’a proposé de lui rendre visite dans son atelier de Rio lors d’un de mes voyages. Aujourd’hui, ce gamin des banlieues est exposé dans les plus grandes galeries et musées du monde. Les éditions Actes Sud lui ont consacré une très belle monographie pour accompagner son exposition en Avignon en 2011. Et il peut se targuer de joindre Michelle Obama en trois coups de fil ! Les honneurs qui lui ont été attribués ces dernières années ont de quoi impressionner. Cependant le succès ne semble pas lui être monté à la tête, et il garde cette capacité, comme tous les Brésiliens, à ne pas se prendre au sérieux ! Son désir aujourd’hui est de mettre sa notoriété au service de sa passion pour l’éducation.
Magnifique rencontre !

Pensez-vous que l’artiste soit un éclaireur du monde ?

Les artistes ne sont pas mieux équipés que les policiers ou les boulangers pour forger leurs opinions politiques. C’est même le contraire, car ils choisissent de vivre à l’écart de la réalité afin d’observer le monde à partir d’un autre point de vue. L’artiste est un peu comme une victime désignée, tel celui qui goûte la nourriture avant le roi pour voir si elle n’est pas empoisonnée ! J’ai toujours pensé que les opinions des artistes n’avaient aucune valeur. Leur seule responsabilité, c’est de renouveler ce qu’on appelle la réalité. C’est un concept révolutionnaire : notre vision du monde se développe en même temps que les outils que nous créons pour cette observation. Aujourd’hui, le croisement entre les technologies et nos sensations nous offre une nouvelle façon de percevoir le monde. L’artiste est toujours entre cette réalité moderne, vulgaire, où tout est exposé, et ce qu’on appelle l’esprit. Il polit ainsi la réalité, loin d’une approche formatée. Il est comme un gros filtre par lequel passe toute la vie. Et les œuvres d’art sont des sédiments de tout ce qui est passé par ce filtre. En tant qu’artiste, ma responsabilité envers la société est de montrer comment est perçu le monde à une époque donnée. Cela doit être une référence pour les générations futures, qui leur permettra de mieux comprendre le monde dans lequel ils sont.

Vous aimez mettre les gens en relation, créer des liens…

Bien sûr mon expérience au Jardim Gramacho (la décharge) a été fondamentale pour moi mais surtout pour tous ceux que j’ai impliqués dans le projet. Quand quelqu’un de très pauvre, avec une vie misérable, vous dit : « Je n’ai jamais imaginé devenir une œuvre d’art », alors je me dis que ma démarche a un sens.
J’ai assisté récemment au festival des Xingu, huit tribus indiennes qui se rassemblent une fois par an. Couverts de peintures rituelles, ils consacrent le premier jour à la danse, le second à la lutte. C’est superbe ! Au même moment un de mes amis galeristes expose à São Paolo des graffitis d’artistes urbains, or en face de cette galerie, il y a un magasin qui vend des statuettes Xingu. Mon ami a l’idée d’en acheter pour sa galerie et de les faire peindre par des artistes issus des communautés pauvres de São Paolo. Les Indiens Xingu sont venus voir leur exposition et ont pu échanger avec les artistes. C’était une belle rencontre ! J’adore ce genre d’histoires !

« Autrefois, on enseignait le dessin autant que l’écriture. Or le dessin n’est pas qu’une technique, c’est un exercice d’observation qui développe le sens esthétique. »

Quel regard portez-vous sur la modernité, les nouvelles technologies ?

Mon fils de 23 ans écrit tout sous forme de texto, même ses mails, et tous ses amis écrivent de la même façon. Ce n’est pas très poétique, mais on peut dire que c’est une sorte de création. Entre l’intellect et la technologie, il y a toujours un niveau de « programmation ». La question est de savoir comment apprendre aux enfants à « programmer » eux‑mêmes afin qu’ils ne soient pas seulement des consommateurs, mais des producteurs. Tout le monde aujourd’hui est capable de prendre des photos, mais la véritable technologie de l’image se situe à un autre niveau. C’est pour cela que nous allons organiser un congrès sur le visual literacy, « l’alphabétisation visuelle ». La photographie a changé énormément de choses, elle est devenue un langage, mais, en même temps, elle a tué une certaine façon de comprendre graphiquement le monde. Autrefois, on enseignait le dessin autant que l’écriture. Or le dessin n’est pas qu’une technique, c’est un exercice d’observation qui développe le sens esthétique. Cela fait partie de ce que j’appelle l’écologie de l’esprit, au sens où l’entend l’anthropologue américain Gregory Bateson.

L’important pour vous, c’est donc l’éducation ?

L’école est devenue une machine à former des travailleurs, et aujourd’hui des consommateurs. L’éducation holistique n’existe plus. Toutes les méthodes pédagogiques n’offrent qu’un enseignement compartimenté. Pour l’enfant, le monde est à sa portée immédiate, il n’y porte pas attention, il reçoit tout en même temps, comme l’artiste. L’observation vient ensuite. Ma petite fille d’un an et demi consomme le monde. C’est plus tard qu’elle en apprendra l’organisation. Un mur de mots commencera à se créer, mais pour laisser voir le monde, ce mur devra être transparent. Il faut qu’on puisse faire des combinaisons, en distinguant ce qui est organique, quantique ou logique. Nous développons trop notre cerveau gauche au détriment du cerveau droit. C’est comme si l’on ne faisait des haltères qu’avec le bras gauche !
Au début du XIXe siècle, le pédagogue allemand Friedrich Fröbel avait inventé les Kindergarten (jardins d’enfants) où, tout en apprenant à écrire, les enfants avaient une éducation visuelle. Il avait une grande capacité à combiner les connaissances. N’oublions pas que c’est l’éducation qui fait le monde. Aujourd’hui, on veut des changements immédiats sur des choses qui demandent du temps. Or nous sommes confrontés à l’accélération du temps, aux flots continus d’informations et nous sommes déconnectés de la réalité.

Comment revisiter l’éducation ?

Il faudrait arrêter d’avoir des préjugés contre l’art. L’écriture a trois mille ans, mais aujourd’hui, c’est l’image qui domine. Autrefois, il était difficile de peindre les ailes des anges, maintenant, on sait les faire bouger ! Si l’on demande à quelqu’un combien de fois dans sa vie il a eu besoin d’utiliser le tableau périodique des éléments en chimie ou la racine carré, il y a de fortes chances qu’il réponde « jamais » ! En revanche, on peut avoir besoin de dessiner une table ou les allées d’un jardin. Ce sont les applications possibles d’une éducation visuelle, qui est aussi nécessaire que l’éducation linguistique. L’une et l’autre sont liées. Ceux qui multiplient les modes de cultures font de meilleures photos. Cartier‑Bresson dessinait, tout comme Fellini et Kurosawa. Ces gens avaient besoin d’explorer différentes directions pour agiter leurs idées.
J’ai créé une petite école, la « Escolinha d’olhar », « la petite école du regard » qui sera un laboratoire pédagogique pour inventer et tester des programmes visuels. Je veux commencer avec de tout petits enfants. Je vais m’entourer de gens qui veulent vraiment créer une éducation pour le XXIe siècle. Je n’ai pas besoin de faire quelque chose d’énorme, je ne veux pas perdre mon temps avec les aspects bureaucratiques. Cette école pourrait s’inspirer de l’expérience d’autres structures plus complexes et créer un réseau.

« Un directeur de carnaval d’origine très pauvre, a dit : la misère n’existe que chez les intellectuels. Nous, les pauvres, nous aimons la couleur, l’or et les lumières ! »

D’où vient votre besoin de vous engager ?

De mon enfance, car j’ai grandi dans une banlieue très pauvre de São Paolo. Dans ma maison, il n’y avait pas de carreaux aux fenêtres à cause des explosions à la dynamite de la carrière de granit à côté de chez nous. On n’avait pas d’argent pour les remplacer. Petit, je prenais le bus pour aller à l’école et j’observais tout au long du trajet les différences entre mon quartier et le centre‑ville où les gens avaient des voitures, des piscines. Un directeur de carnaval d’origine très pauvre, a dit : « La misère n’existe que chez les intellectuels. Nous, les pauvres, nous aimons la couleur, l’or et les lumières ! » Il faut venir d’une classe pauvre pour comprendre cela. Moi, je regardais ces deux mondes avec distance. D’un côté il y avait la forêt, de l’autre la ville. Je montais dans la forêt et je voyais la ville, avec ses favelas asphyxiées par la misère et la maladie, comme un géant en train de mourir. Je pensais que la forêt allait l’anéantir et lui donner le coup de grâce. Maintenant, il n’y a plus de forêt et je ne vois plus qu’une ville polluée et encore plus malade. Pendant toute mon enfance, j’ai vécu entre nature et ville, et plus tard, entre pauvreté et richesse. Je n’aime ni le noir ni le blanc, je préfère le gris. Et mon dieu préféré a toujours été Hermès, celui qui quittait les dieux de l’Olympe pour descendre auprès des hommes.

Que dites-vous à un jeune des favelas qui vient vous voir ?

Je commence par lui raconter ma vie. Il voit bien que ce n’est pas une ligne droite, qu’il y avait un milliard de routes possibles. On fait plein de bêtises, on prend de mauvaises décisions. On ne peut pas tout contrôler, mais des gens peuvent nous aider. Je lui dis aussi que chacun de nous possède en lui la possibilité d’être un artiste, que si j’ai pu l’être, il peut l’être aussi ! Prends le meilleur de ce que la vie t’offre, écoute ton intuition et réinvente le monde !

Pensez-vous que la beauté sauvera le monde ?

Un jour, je suis allé dans un tout petit village catalan aux maisons peintes en bleu. Les gens étaient très accueillants. J’ai dit à une vieille dame que j’étais ému par cette sympathie. Elle m’a répondu : « C’est parce qu’on est très heureux ici, on habite un joli village que l’on prend pour le centre de l’univers. Vous savez pourquoi ? Parce que les enfants apprennent à voir toutes les belles choses qui nous entourent, ici et ailleurs. De plus, nous avons une tradition : chaque année, avec d’autres villages voisins, nous mettons de côté une partie de l’argent que nous gagnons grâce à la production d’olives, pour aller tous ensemble à l’opéra ou au musée à Barcelone. Et cet événement nous nourrit toute l’année ! »
Oui, je crois que la beauté élève l’âme.