— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Sebastião Ribeiro Salgado & Lélia Deluiz Wanick

« Nous avons tous les deux une énergie immense, beaucoup d’idées et nous sommes curieux. C’est un moteur très fort dans notre vie qui nous a conduits à réaliser des projets en accord avec nos idées. »
Sebastião Ribeiro Salgado et Lélia Deluiz Wanick
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Avant-propos

Les photos de Salgado sont pour moi parmi les plus époustouflantes, les plus émouvantes. La nature y est souvent omniprésente ainsi que l'homme dans toute son humanité. Mais le travail photographique de cet économiste de formation ne s'arrête pas là. Son engagement pour la planète est sans limite. Comment trouve‑t‑il le temps et l'énergie pour réaliser tous ces projets ? En le rencontrant, j'ai découvert sa botte secrète : sa femme Lélia ! Sa complémentaire, son âme sœur, sa muse, Lélia est dotée d'une énergie au moins semblable à la sienne. Tous deux déplacent les montagnes. C'est Lélia qui dirige leur agence Amazonas, qui organise toutes les expositions de Sebastião et fait la direction artistique de tous ses livres.
Mais surtout leur grand engagement de couple, c'est l'ONG environnementale qu'ils ont créée ensemble au Brésil il y a 15 ans : Instituto Terra. Projet pharaonique alliant l'écologie, le social et l'éducation. Je viens d'assister à la projection du merveilleux film réalisé par Wim Wenders et Juliano, le fils de Lélia et Sebastião. Je suis sortie de la salle complètement retournée. La vie de ce couple hors norme est si riche, si pleine et si inspirante !

Vous considérez-vous comme des militants, des activistes ?

Sebastião : Je ne me considère ni comme un militant ni comme un activiste. Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait parce que c’était ma façon de vivre. J’ai cru à tout ce que j’ai rêvé. Mon idéologie, mon comportement, mes relations aux autres, mes photos sont le miroir de ce que je suis. C’est mon langage que je traduis dans mes images. Je ne le fais pas par obligation idéologique, pour dénoncer quelque chose ou convaincre quelqu’un, mais parce que c’est de cette façon que je peux me réaliser et parce que j’ai conscience qu’il faut le faire. J’ai été quelquefois tellement révolté par ce que je voyais que je devais le montrer. D’autres fois, ce que je voyais me procurait un tel plaisir qu’il fallait que je le partage. C’est la façon dont j’ai vécu, dont nous avons vécu ensemble avec Lélia, tout ce à quoi nous avons cru, qui nous a conduits à agir, interagir et transformer tout cela en langage. Un choix ne se décide pas d’une seconde à l’autre, mais dans le mouvement de la vie. À une époque, j’ai voulu partir à Moscou pour devenir ingénieur mécanicien. Si je l’avais fait, ma vie n’aurait sans doute pas été la même !

Lélia : Nous avons dû aussi nous adapter à un événement qui a, personnellement, beaucoup changé ma vie : notre second fils, Rodrigo, est né handicapé. J’ai dû être très présente auprès de lui et arrêter de travailler. Il avait sans cesse des pneumonies et n’arrivait pas à respirer. La nuit, je devais le maintenir debout sur moi. Il ne dormait pas et moi non plus. Alors j’ai énormément lu, écouté beaucoup de musique et j’ai dû prendre une autre voie, dans ma vie comme dans mon travail. Cette situation a changé notre vision du monde au fil des années. Nous avons rencontré d’autres personnes et découvert d’autres relations.

Quelle est la botte secrète de votre couple ? Les projets que vous réalisez ensemble ?

Sebastião et Lélia : Nous avons tous les deux une énergie immense, beaucoup d’idées et nous sommes curieux. C’est un moteur très fort dans notre vie qui nous a conduits à réaliser des projets en accord avec nos idées.
Actuellement, notre grand projet commun est de sauver notre fleuve brésilien, le Rio Doce, qui est en train de s’assécher et de s’ensabler. Son bassin est de la taille du Portugal ! Sa profondeur normale est d’environ quatre à cinq mètres, mais aujourd’hui, elle n’est plus que de soixante‑dix centimètres ! C’est pourquoi nous allons planter une centaine de millions d’arbres afin de récupérer l’eau de ses 370 000 sources. Les racines, les branches et les feuilles des arbres génèrent une zone d’humidité d’où naîtra un point d’eau. En replantant les forêts, on crée des zones de captation de l’humidité et, à partir de là, on réalimente toutes les sources qui permettront de sauver le fleuve. C’est un projet merveilleux qui prendra vingt‑cinq ou trente ans. Nous n’en verrons sans doute pas la fin.
Nous travaillons avec le gouvernement fédéral et tous les gouvernements des Etats que ce fleuve traverse. Nous sommes aujourd’hui l’une des plus grandes institutions environnementales du Brésil. Nous travaillons dans la transparence et nos comptes sont consultables en ligne. Les gens croient en nous, et de plus en plus nombreux sont ceux qui nous rejoignent : de grands techniciens, des personnes qui ont les mêmes motivations que nous. Ce sont des militants, aucun d’entre eux ne gagne un sou, au contraire, ils participent au financement du projet.

En tant que photographe, Sebastião, tu as beaucoup voyagé… Comment avez-vous réussi tous les deux à maintenir vivante votre famille ?

Sebastião : La famille est très importante pour moi. Je me suis toujours demandé si je ne faisais pas tous ces voyages pour avoir le plaisir de prendre le dernier taxi ou le dernier avion pour rentrer chez moi. Quelle joie cette cellule familiale, ma femme, mes enfants et mes petits‑enfants ! C’est notre unité, notre culture. Ceux qui n’ont pas de famille sont bien mal dans ce monde. Quelle que soit sa forme, la famille est la cellule de base de notre société et, si l’on regarde la moyenne planétaire, heureusement je ne crois pas qu’elle soit menacée.

Lélia : Sebastião était souvent absent, mais je racontais toujours aux enfants ce qu’il faisait. À chaque fois qu’il rentrait, c’était la fête ! Les relations familiales demandent beaucoup de patience, mais cela en vaut la peine ! Je suis très heureuse d’avoir toujours le même compagnon après cinquante ans de mariage.

« Le travailleur est toujours l’axe central du monde. C’est à travers le travail qu’on acquiert sa liberté, qu’on peut quitter la maison de ses parents et bâtir la sienne. »

Sebastião, tu as fait beaucoup de reportages sur le thème de « l'homme au travail ». Qu'as-tu appris ?

Sebastião : J'ai appris que le travail pouvait être une liberté ou une aliénation. Avec mon projet « La main de l’homme », j’ai constaté qu’un travailleur de canne à sucre à Cuba ressemblait comme deux gouttes d’eau au travailleur de canne à sucre au Brésil, mais pas du tout au travailleur du tabac de son pays qui se trouvait pourtant à dix kilomètres de distance. J’ai compris que le produit faisait davantage l’homme que l’homme ne faisait le produit. Le travailleur est toujours l’axe central du monde. C’est à travers le travail qu’on acquiert sa liberté, qu’on peut quitter la maison de ses parents et bâtir la sienne.

Et la nature, que vous a-t-elle appris ?

Sebastião : Elle m’a appris qu’il faut la respecter pour pouvoir la photographier, comme tu dois respecter l’être humain. J’ai découvert que nous ne sommes pas la seule espèce rationnelle, toutes les autres espèces le sont. Et l’on doit essayer de comprendre cette rationalité. Les animaux, les arbres, les minéraux ont une personnalité et chacun d’entre eux est important. Nous ne sommes qu’une partie de ce vaste ensemble. Alors que j’avais l’habitude de regarder la vie à l’aune de mon espèce, j’ai pris conscience pendant le projet Genesis que tout est vivant et interdépendant. C’est la plus grande leçon de ma vie. Si l’on voit les choses sur une période de dizaines de milliers d’années et non pas à l’échelle humaine de cinquante ou cent ans, on comprend que tout évolue : les montagnes, par exemple, naissent, grandissent, vieillissent et meurent.
La nature est salvatrice. Je l’ai expérimentée après mon retour du Rwanda, moi qui allais si mal. Mais tu n’as pas besoin d’aller en Afrique, tu peux l’apprécier ici, dans la forêt de Compiègne ou à la montagne. C’est seulement dans ces endroits que tu te ressources et que tu trouves la paix. Nous devons faire un retour, si ce n’est physique, au moins spirituel vers la planète. On se comporte comme des aliens sur la Terre, alors que nous sommes, comme elle, faits de matière et d’eau !

Lélia : Avec notre projet de reforestation au Brésil, nous avons offert un environnement favorable à des espèces qui avaient disparu, comme le jaguar qu’on ne voyait plus dans notre région depuis cinquante ou soixante ans. La dictature que l’on impose à toutes les autres espèces ne durera pas longtemps si nous continuons à détruire la nature. On parle aujourd’hui du droit des animaux, cela me fait rigoler car ce sont des droits qui s’évaluent encore une fois à partir du point de vue de l’humain. Les animaux se foutent de leurs droits comme des nôtres. L’important n’est pas d’ériger de tels droits, mais de définir nos obligations en tant qu’êtres humains : protéger les autres, ne pas faire souffrir. La supériorité qu’expriment certains humains sur les autres espèces m’agace, alors qu’on ne sait même pas vivre ensemble ! Il faut qu’on se rende compte de notre petitesse.

Quel est ton prochain projet photographique ?

Sebastiao : C’est un livre sur le café d’au moins 300 pages sur lequel je travaille depuis longtemps, bien avant « Genesis ». Le café est un sujet énorme ! Quand tu prends un café au restaurant ou que tu achètes un paquet de café au supermarché, tu ne penses pas qu’il y a des dizaines de millions de familles au monde qui en dépendent, que tous les grains qui composent ta tasse on été touchés par une main. Le café est le produit qui, après le pétrole, génère le plus de mouvements financiers au monde. Sa production est une histoire très humaine. Ce sera un beau livre avec de très belles images, dont 90% sont des photos de paysans.

« […] notre véritable histoire a débuté lorsqu’on a commencé à vivre en communauté. Notre histoire, c’est celle de la solidarité. »

Penses-tu que l’artiste a un devoir d’engagement, une responsabilité ?

Sebastião : L’être humain est un animal profondément politique. Tout le monde a une responsabilité, pas seulement l’artiste. Suite aux terribles événements de janvier à Paris, plus de 3 millions de personnes sont descendues dans la rue. Nous sommes à un moment de notre histoire où l’on sent le danger arriver, donc tout le monde est concerné et doit participer en prenant ses responsabilités.
L’homo sapiens est apparu il y a environ 200 000 ans, mais notre véritable histoire a débuté lorsqu’on a commencé à vivre en communauté. Notre histoire, c’est celle de la solidarité. Aujourd’hui, nous risquons de perdre certaines libertés et de choisir le radicalisme en élisant des « diables » qu’on a niés pendant longtemps. J’ai vu sur les murs d’un magasin de mode des portraits géants de flics armés, dont Charlie Hebdo s’est toujours moqué. Là, ils ressemblaient à des dieux ! C’est un symbole, mais il montre quelle direction on est en train de prendre. Je ne pense pas que la France en arrive à adopter un Patriot Act comme aux États‑Unis, mais il faut rester vigilant.

Jusqu’où la liberté d’expression peut-elle aller ?

Lélia : Ma liberté s’arrête là où commence la tienne. Il y a pas mal de dessins de Charlie avec lesquels je n’étais pas d’accord. Sauf entre copains, on ne peut pas se moquer de tout. Quand tu publies quelque chose, tu peux blesser des gens. Personnellement, je suis athée, mais je respecte ceux qui croient en une religion. Je ne pense pas qu’on ait le droit de se moquer de ce qui est sacré pour les croyants, même si l’on trouve que c’est absurde. Je ne me moque pas des femmes voilées, je respecte leur croyance. En dehors des dessins sur l’Islam, je n’approuve pas les caricatures des hommes politiques. Même si un politique va à l’encontre de ce que l’on pense, c’est quelqu’un qui mérite le respect.

Sebastião : En tant que photographe, c’est très compliqué de savoir quoi faire face à certaines situations. Par exemple, dans le camp de réfugiés rwandais de Goma, en République démocratique du Congo, j’étais seul avec mon éthique. Or celle‑ci n’est pas forcément la même que la tienne, car nos origines culturelles et nos conceptions du bien et du mal sont peut‑être différentes. Quand tu es face à la violence la plus brutale, que fais‑tu ? Dois‑tu la montrer ou ne pas la montrer ? Et si tu la montres, dans quel but le fais‑tu ? C’est dans cette fraction de seconde que ta conscience décide de le faire ou non, et comment le faire. Qui sont ces critiques assis derrière leur bureau qui se sont permis de me juger ? Et juger quoi ? Ce n’est pas moi qui ai provoqué cette violence ! Ce sont les politiciens, les intérêts économiques, la discrimination brutale d’une partie de la planète, les vols qu’on a commis sur ces populations qui ont généré une pauvreté tellement immense qu’elle n’a laissé place qu’à l’explosion sociale. Et moi, là‑bas, je suis comme le miroir d’une société, le représentant des journaux pour lesquels je travaille.
Tout est tellement relatif ! Il n’y a pas de formule tout faite qui dit ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Il n’y a pas de ligne définie, mais des courants, une mouvance dont on fait partie. Tout ce que je fais à travers mes photos, je le fais en m’appuyant sur cette mouvance, sur mon idéologie, mon style de vie, mon langage. Il y a eu de nombreuses situations où je n’ai pas pu déclencher mon appareil photo. Même au Congo, combien de fois j’ai posé mon appareil par terre ! Je pleurais, j’aidais à déplacer des gens, à donner à manger. Je suis un être humain ! Je vivais avec l’équipe de Médecins sans Frontières, donc je savais ce qui se passait. Je n’étais pas seulement là pour couvrir un événement !

Cette violence t’a-t-elle rendu plus tendre ou au contraire plus dur ?

Sebastião : Elle me rend plus tendre pour tout, mais je ne crois plus beaucoup en l’humanité. On a beaucoup compromis notre capacité à survivre par la manière dont on utilisé la planète, organisé les espaces, dont on a traité les autres espèces, dont on s’est traités nous‑mêmes. Des espèces comme les dinosaures ont vécu beaucoup plus longtemps que nous avant de disparaître il y a 65 millions d’années. Si l’on ne se comporte pas mieux, on disparaîtra nous aussi. À moins que l’on ne commence à voir le monde, non plus à travers notre point de vue, mais à travers celui de la planète.

« Réussir sa vie, c’est réussir à franchir toutes les épreuves de la vie, [C’est]vivre tous ces apprentissages avec une certaine sérénité… »

Racontez-moi un moment de grâce...

Lélia : Pour moi, l’instant de grâce, je l’ai vécu la première fois que j’ai survolé l’Amazonie en hélicoptère et que j’ai vu cette immensité qui n’avait pas de fin, pas d’horizon. Cela m’a profondément émue et j’ai pleuré. Je sentais même l’odeur de la forêt. J’avais la sensation que je faisais partie de cette forêt. C’est la chose la plus magnifique que je n’ai jamais vue, un spectacle d’une beauté et d’une force magique très puissante.

Sebastião : Pendant le projet Genesis, en Alaska, dans une nature fabuleuse où j’étais complètement seul, j'ai entrepris à 3 heures du matin l'ascension des montagnes pour faire mes photos là‑haut. Il y avait trois dangers auxquels je devais faire attention : 1) ne pas glisser et me casser une jambe, car l’avion ne passait qu’une fois par semaine ; 2) les ours qui peuvent être très dangereux ; 3) les cours d’eau très rapides et très froids que je devais franchir et dans lesquels il ne fallait pas que je tombe, sous peine de mourir de froid. En évitant ces dangers, je suis parvenu au sommet des montagnes désertes vers 9‑10 heures. Là, je me suis assis, collé contre un rocher pendant quatre ou cinq heures et j’ai attendu le bon moment pour prendre les photos. C’était le mois de juin, mais il faisait un peu frais car j’étais très près du cercle polaire. Je regardais la planète, les tempêtes de neige, les changements de lumière. Je voyais la vie d’un microclimat entrer dans une vallée et sortir de l’autre côté, tous les ruisseaux qui descendaient de la montagne, les petites plantes qui poussaient malgré les conditions difficiles. Je voyais la pureté de la montagne, cette nature minérale et végétale tellement belle. À un moment, j’ai senti que j’étais une partie de cette nature, j’étais dans ma planète, j’étais la planète. C’était merveilleux.

Qu’est-ce qu’une vie réussie pour vous ?

Lélia : Pour moi, c’est une vie où l’on n’est pas triste tous les jours. Nous avons vécu des moments d’une extrême intensité, mais cela n’a pas rendu notre quotidien difficile, au contraire, cela a donné une autre dimension à notre vie. Réussir sa vie, c’est réussir à franchir toutes les épreuves de la vie, comme perdre ses parents, être obligé d’émigrer, élever un enfant handicapé. Vivre tous ces apprentissages avec une certaine sérénité…

Sebastião : Une vie réussie pourrait être une vie où l’on est en cohérence entre ce que l’on est, où l’on est, et ce que l’on fait. Mais c’est très difficile de voir la cohérence au moment où l’on vit les choses. C’est seulement quand on regarde en arrière que tu peux voir que tu as vécu dans une certaine cohérence, que tu n’as pas des contradictions avec lesquelles tu ne peux plus vivre.

Et pour finir, donnez-moi votre best of des plus beaux endroits de la planète !

Sebastião et Lélia : Il y en a tellement… Le plateau de Tepuy au Venezuela, les îles Sandwich, les Malouines, la Géorgie du Sud, le nord de l’Ethiopie, le parc national du Pantanal au Brésil, le Kamtchatka, le delta de l’Okavango au Botswana. Tous ces lieux sont… [pas de mots, Sebastião balaie de la main avec un air d’émerveillement]. Mais nous ne connaissons pas tout, loin de là ! Pour nous, le plus bel endroit, c’est chez nous, à Instituto Terra au Brésil. C’est là qu’est notre cœur !